AL-QUR’ÂN ­ LE CORAN ­ L’APPEL


LIMINAIRE


        La version du Qur’ân que nous publions fait suite aux traductions que nous avons présenté de la Bible hébraïque, des textes deutérocanoniques et du Nouveau Testament (La Bible, traduite et présentée par André Chouraqui, Desclée de Brouwer, 26 vol., 1972-1977; 1 vol. 1985; Un pacte neuf, Brépols, 1984; L’Univers de la Bible, 10 tomes, Brépols-Lidis, 1982-1985). Elle s’inspire d’une même problématique de la traduction, d’un même esprit d’ouverture et des mêmes méthodes, d’autant plus nécessaires ici du fait, Régis Blachère le souligne, « du désarroi du lecteur non-arabisant » devant les traductions habituelles de ce texte (Régis Blachère: Introduction au Coran, Paris, 1977, pp. 274-277).

        Toute traduction est ainsi problématique dans son essence même, et plus particulièrement celle du Qur’ân, texte « descendu des ciels », révélé par Allah ou par l’entremise d’un archange, Gabriel-Djibrîl. Par surcroît, dès les origines, du temps de Mûhammad, personne n’eût jamais imaginé la possibilité d’annoncer le Qur’ân dans une autre langue qu’en « arabe distinct  ». N’était-il pas destiné en premier lieu au peuple de la Mecque et des environs ?

        L’expansion de l’Islam hors des frontières de l’Arabie poussa théologiens et juristes à envisager la nécessité de traductions pour accompagner les progrès de leur religion. Mais ils comprirent très tôt qu’une « traduction » ne saurait prendre la place d’un original inimitable et par surcroît miraculeux, étant d’essence divine. Toute traduction, tardjama, ne pourrait jamais constituer autre chose qu’un commentaire, tafsîr. Ce point de vue facilita au sein de l’islam la rédaction de multiples « commentaires » du Qur’ân. En Turquie, vers 1920, en conséquence de la révolution, et en Égypte, en 1932, à la suite des décisions d’un maître d’Al-Azhar, le hanifite Muhammed Mustapha al-Maraghi, il fut admis qu’un musulman ignorant de l’arabe, pouvait lire le Qur’ân dans une traduction convenable qu’il était autorisé à utiliser légitimement même pour réciter ses prières.

        Ce qui est admis pour un musulman, le fut d’autant plus pour un non musulman. Maraghi s’appuyait sur un argument de fait: hors de l’Arabie, il n’était pas expédient d’exiger des Musulmans qu’ils apprennent tous l’arabe. Mais il soutenait que toute traduction, même si elle n’était pas Parole d’Allah, n’en transmettait pas moins le sens de cette Parole inimitable.

        C’est ainsi que le Qur’ân fut traduit dès les origines de l’Islam dans la plupart des langues du monde. Cela commença à l’époque des Califes orthodoxes, avec une traduction en persan, puis en berbère et en sindi. Ainsi, depuis les premiers siècles de l’Islam de nombreuses versions en turc, en persan, dans les langues du Pakistan, de l’Inde, de l’Asie du Sud-est virent le jour, le plus souvent accompagnées de commentaires inspirés du tafsîr d’Al-Tabari (923), d’Al-Razi, (1209), d’Al-Baïdawi (1291) et d’Al-Nasafi, (1310). Ceux-ci demeurent de nos jours encore les meilleurs introducteurs à une compréhension traditionnelle du Qur’ân. Au XIXe et au XXe siècle le Qur’ân est encore traduit dans plusieurs langues africaines et même en chinois et en Japonais.

        L’Occident ne découvre l’« Alcoran »  que cinq siècles après sa parution. Pierre le Vénérable né en Auvergne en 1092, fut l’Abbé de Cluny de 1122 à sa mort en 1156. Esprit curieux et énergique, ami des papes et des rois, il visite Tolède dans le deuxième quart du 12e siècle. Il est fasciné par les splendeurs qu’il découvre en même temps que terrifié par la puissance de ce rival géant de la chrétienté, l’Islam. La civilisation musulmane est alors à son apogée, notamment en Andalousie. Il décide de s’y initier en ses sources et demande à un anglais, archiprêtre de Pampelunes, Robert de Ketton (alias Robertus Retenensis ou Robert de Rétines), de traduire le Coran en latin.

        L’Islam est alors en conflit contre la chrétienté qu’il menace, depuis 711, à l’ouest de la Péninsule Ibérique, et, dès 718, à l’Est de Constantinople. Plus tard, l’expansion de l’Empire ottoman exacerbe en chrétienté la polémique anti-islamique.

        Ces conflits religieux et politiques ne sont pas sans laisser leurs empreintes dans l’histoire des traductions du Coran.

        Robert de Kenton achève la première version du Coran, faite en Occident, en 1143. Elle est en latin et le manuscrit autographe du traducteur se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal, à Paris. Document polémique s’il en fut: jamais l’axiome « Traduire c’est trahir » ne fut plus exacte. Des sonorités du Coran, de ses rythmes lancinants, de la splendeur poétique de l’original, il ne reste à peu près rien. Le but est de se servir de ce texte en tant qu’arme de guerre, celle qui dressait la Chrétienté contre l’Islam, afin de démontrer que Muhammad était un imposteur et l’Islam une imposture. N. Daniel dans son livre « L’Islam et l’Occident, la fabrication d’une image » (Édimbourg, 1960) le souligne: Robert de Kenton s’ingénie « à aggraver ou à exagérer un texte inoffensif pour lui donner une pointe détestable ou licencieuse, ou à préférer une interprétation improbable, mais désagréable, à une autre, vraisemblable mais décente ».

        Néanmoins, la traduction de Robert de Kenton joua en ce qui concerne le Coran le rôle que remplit la Vulgate avec la Bible: elle servit pendant des siècles de matrice à toutes les autres interprétations en langues européennes. Mais la Vulgate était écrite par un amant éperdu de la Bible, Saint Jérôme, qui compensait ses déficiences linguistiques par une sympathie sprirituelle grâce à laquelle il produisit son chef d’oeuvre. Son but était de convaincre ses lecteurs chrétiens de ce que les prophètes et plus encore les apôtres étaient des inspirés détenteurs de la Parole de Dieu et du Christ. Le Coran, au contraire, est écrit le plus souvent dans les langues européennes, dans un esprit de dénigrement ouvertement proclamé. Il s’agit de prouver, texte en main, que Mahomet est un faussaire et le Coran une « coranerie », selon le mot d’un de ses commentateurs .

        La première traduction  du Coran en langue occidentale est celle publiée en italien par Andrea Arrivabene en 1547. C’est une paraphrase de la version de Robert de Kenton: elle est retraduite en allemand par Salomon Schweigger, puis, anonymement, en hollandais en 1641.

        La plus ancienne traduction française du Coran est celle d’André du Ryer, sieur de la Garde Malezais. Elle est publiée en 1647 et rééditée pendant plus d’un siècle jusqu’en 1775. Elle inspirera les traductions de ce texte en anglais (Alexander Ross), en néerlandais (Glaze Maker), en allemand (Lange) et en russe (Postnikov et Veryovkin).

        En 1698, Louis Marracci dans un esprit nouveau fait une nouvelle traduction latine du Coran, reprise en 1721 par Reiniccius. Traduite par Nerreter en allemand, elle inspirera, jusque de nos jours maintes retraductions de ce texte, même en français (Denise Masson: Porte ouverte sur un jardin fermé, Paris, 1989, p. 243, Montet et elle-même s’en sont inspirés pour leurs traductions).

        Au XVIIIe siècle, l’une des meilleures traductions du Coran est faite en anglais par Sale (1734) bientôt suivi en français par Savary (1751), puis en allemand par Boysen (1773).

        La France lit alors le Coran de Du Ryer, plusieurs fois réédité de 1647 à 1775, et celui de Savary (1751-1960). Celui de Kasimirsky, inspiré par les travaux de Marracci et de Sale, il bat un record de durée étant constamment rééditée depuis 1840 à nos jours. Kasimirsky, un Hongrois, attaché d’ambassade à Téhéran, avait été sollicité par ses éditeurs pour réviser la version de Savary. Il préféra la récrire totalement. Comme toutes les versions faites au XIXe et au début du XXe, son principal souci n’est certes pas de suivre de près l’original arabe. Depuis, le Coran a été maintes fois retraduit par Montet (1929); Laïmèche (1931; Pesle et Tidjani (1936); Blachère (1949-1950-1966); Rajabalee (Île Maurice), (1949); Mercier (1956); Ghedira (1957); Hamidullah (1959-1966); Denise Masson (1967); Si Hamza Boubakeur (1972); Jean Grosjean (1979).

        Tous les traducteurs le savent comme tous les savants, grands ou petits: le Coran ­ comme la Bible ­ sont des textes intraduisibles. Mais sans doute, est-ce pour cela qu’ils excitent l’ardeur de tant de talents voués à cette quête de l’impossible.

        Le Qur’ân est, à l’origine, un message verbal et non écrit. Le mot Qur’ân, en ses 60 occurrences, a pour premier sens celui d’appeler: avant toute chose le Qur’ân est un Appel, un « Cri » pour retrouver le sens de la même racine Qara’a dans différentes langues sémitiques. Le sens de lire ou de réciter est dérivé du sens premier qui est vocal, datant d’une époque où la voix « descendue des ciels » n’avait pas encore de support scripturaire: l’Appel était alors en voie de constitution. Il ne sera écrit qu’après la mort de Muhammad. De tous les termes employés pour désigner le Message venu d’en haut, Ayât, Signe, Kitâb, Écrit, Dikr, Mémoire, Hikmat, Sagesse, al-Qur’ân se réfère plus explicitement à la voix d’un homme qui appelle au grand rassemblement des vivants et des morts. L’homme qui reçoit et fait entendre cet Appel d’Allah transmis par l’Archange Gabriel (Djibril) se nomme Muhammad: sa vie est intrinsèquement liée à la révélation qu’il reçoit d’en haut.

        Les questions soulevées par l’Appel céleste ­ Allah qui le dicte, l’Ange qui le transmet, le Nabi qui le reçoit ­ nourrissent, dès ses origines, la méditation des théologiens de l’Islam. On a noté dans les Sourates les plus anciennes que rien n’indique qui parle, ni la source de sa révélation. À mesure que l’Appel s’élabore il affirme avec une vigueur grandissante venir des ciels où trône Allah.

        Cela ne manque pas de susciter la raillerie des adversaires de la foi nouvelle pour qui l’Appel ne vient pas d’Allah: « C’est seulement un mortel qui l’enseigne » (S. 16. 103), ne manquent-ils pas de dire. La polémique commencée du vivant de Muhammad entre les adhérents de la foi nouvelle, les polythéistes, les Juifs et les Chrétiens ne manque pas de se poursuivre de siècles en siècles. L’orthodoxie islamique affirme avec une intransigeance sans faille que le Qur’ân vient entièrement d’Allah, tandis que la critique coranique y décèle l’oeuvre humaine d’un prophète de génie nourri non seulement d’une inspiration divine mais encore de traditions, d’histoires et d’enseignements diffusés, en Arabie, par rabbis et moines fidèles aux traditions bibliques. L’Islam libéral atteste que cette opinion hétérodoxe est néanmoins compatible avec maintes traditions islamiques fort anciennes. Même dans le Qur’ân, certains versets suggèrent que Satan ­ le Shaïtân ­ peut intervenir dans le procès de la révélation d’Allah:

   Mais Allah annule ce qu’attaque le Shaïtân,
   Allah confirme alors ses Signes (S. 22. 52).
   

        Non seulement le Shaïtân peut interférer dans le discours divin, mais encore son réceptacle, le Prophète, peut en oublier des parties.

   Nous n’avons envoyé, avant toi,
   aucun Envoyé, aucun Nabi
   sans que, lors d’un souhait, le Shaïtân n’attaque en son souhait (S.22.52).
   

        Le commentaire de ce verset par Al-Tabari (voir aussi ses Annales 1.1192-1193), soutient que les attaques du Shaïtân contre le Nabi visent, en outre, les versets 18.19 et 20 de la Sourate 53:

  18. Ainsi a-t-il contemplé le plus grand des Signes de son Rabb,
  19. Avez-vous vu al-Lât et al-‘Uzza
  20. et Manât, la troisième, l’autre ?

        Cette contemplation (voir R. Arnaldez, Mahomet, Seghers, Paris, 1970, pp. 50-52, et la note de Hamidullah dans sa traduction du Coran), cette vision ne sont pas innocentes puisque Al-Lât, Al-‘Uzza et Manât sont « les filles d’Allah », les principales déesses de l’Arabie anté-islamique; elles avaient leurs statues dans la Ka‘bat et dans d’autres sanctuaires. De plus, ce passage du Qur’ân aurait été expurgé de deux versets réputés sataniques, puisque d’obédience polythéiste:

Elles sont des déesses sublimes
dont l’intercession est à implorer.

        Au moment où Muhammad les aurait prononcé, tous ses auditeurs, y compris les musulmans se seraient prosternés. Mais l’Ange  Gabriel aurait révélé que les versets incriminés venaient non d’Allah, mais de Satan.

        L’Islam orthodoxe nie toute véracité à cette affaire inspirée à ses yeux par Satan. Les adversaires de l’Islam la gonflent démesurément tandis que les orientalistes sont partagés sur son authenticité. Certains d’entre eux, Burton par exemple soutient qu’elle aurait été inventée par des juristes qui s’appuyaient sur 22. 52 pour preuve de leurs théorie de l’abrogation possible de textes antérieurement révélés.

        Voilà en quoi se résume l’affaire des « versets sataniques » qui a fait couler vainement tant d’encre, jusque de nos jours.

        La révélation progressive du Qur’ân s’échelonne de 610 et 632. Selon l’orthodoxie musulmane le Qur’ân fut mis par écrit par ses compagnons tel qu’il était oralement descendu des ciels, encore du vivant du Prophète ou peu après sa mort. Le travail d’agencement des 114 Sourates se poursuivit cependant sous le règne du Calife ‘Othmân (644-656), et sa vocalisation ne fut définitivement acquise qu’au début du Xe siècle: cependant ces questions continueront de se poser jusqu’à ce que paraisse une édition critique du Coran, comparable à celle de Kittel-Stuttgart pour la Bible hébraïque ou de Nestlé et Aland pour le Nouveau Testament: d’éminents spécialistes y travaillent au Caire et ailleurs; souhaitons connaître bientôt les résultats de leurs travaux.

        L’histoire commence à la mort de Muhammad: le premier calife, Abu Bakr, collecte le premier recueil officiel du Qur’ân (632-634). L’un des secrétaires du Nabi, Zayd ben Tabit, mandaté par Abu Bakr, recueille les paroles consignées sur « des branches de palmiers et des pierres plates ainsi que celles gardées dans la poitrine des hommes ». Il les recopie sur des feuillets d’égal format et les remet à Abu Bakr qui les légua à son successeur le calife ‘Omar.

        La tradition textuelle arrêtée à Médine en 656 à la mort du calife ‘Othmân, coexiste avec d’autres en usage à Kûfa, à Basra en Syrie. Une immense littérature transmet plusieurs milliers de variantes textuelles trouvées dans des sources autorisées, notamment dans les commentaires d’Al-Tabari, Al-Zamakhshari, Al-Baïdawi, Al-Razi et chez bien d’autres.

        L’histoire du texte coranique est ainsi d’une extrême complexité: elle a suscité de multiples polémiques, aboutissant à la fondation d’écoles rivales. Pour notre traduction nous avons de préférence suivi l’édition égyptienne de 1923, considérée de nos jours comme faisant autorité.

        Nous l’avons dit, Régis Blachère a souligné le « désarroi » du lecteur occidental en face du Coran. Il est confronté à un texte qui déroute en vérité, toutes ses habitudes de pensée. Il est divisé en 114 sections ­ des Sourates ­ qui n’ont entre elles aucun lien logique ou chronologique. Les titres des Sourates ne relatent qu’une infime partie de leur contenu. Rares sont celles qui traitent d’un seul sujet ­ par exemple l’histoire de Joseph (12), ou de Noé (71) ou même paraissent construites avec une certaine structure logique. Leurs péricopes ne sont rattachées les unes aux autres que par le lien apparent de l’inspiration qui les anime.

        La première Sourate de 7 versets, la Fâtihat, l’Ouvrante, est une prière, centrale dans la liturgique du musulman. Elle précède les autres Sourates approximativement classées par ordre de longueurs décroissantes, la plus longue ayant 286 versets (S. 2), les plus brèves 3 versets seulement. Leurs titres ont été fixés après la mort du Prophète; certains diffèrent notamment dans les éditions égyptiennes et indo-pakistanaise du Coran. La plupart du temps le titre consiste en un mot clé qui aidera le lecteur à se retrouver plus facilement dans sa lecture. De nos jours les citations sont faites par les orientalistes à partir des numéros des Sourates et de leurs versets. Nombreux sont les musulmans lettrés qui connaissent le Coran par coeur et sont en mesure de réciter n’importe lequel de ses versets à partir de ses premiers mots.

        Mais le lecteur moderne se heurte à une nouvelle difficulté. Le classement des Sourates n’a aucun rapport avec l’ordre chronologique de leur révélation. Celui-ci a été déterminé, dès les premiers siècles après la mort du Prophète, par les musulmans soucieux de reconstituer sa vie. La tradition distingue les Sourates selon qu’elles auraient été révélées à la Mecque de 610 à 622, ou à Médine de 622 à 632; la datation de plusieurs d’entre elles demeure discutée.

        Cependant, dès 1884, G. Weil s’appuyant sur des traditions constantes ainsi que sur la critique interne du style et de l’histoire du texte, propose un ordre chronologique différent pour les Sourates. Th. Nöldeke en 1860 et F. Schally, en 1909, suivent un autre classement qui est remis en cause par R. Blachère en 1947, 1949-1950 et 1966.

        La lecture du Qur’ân, dans l’ordre chronologique de ses Sourates est édifiante quelque soit le classement suivi. L’édition égyptienne de l’al-Qur’ân publiée en 1923 propose l’ordre chronologique que voici (les versets entre parenthèses sont censés appartenir à une époque différente):

96, 68 (17-33, 48-50, Médine) 73 (10-1, 20, Médine), 74, 1, 111, 81, 87, 92, 89, 93, 94, 103, 100, 108, 102,107, 109, 105, 113, 114, 112, 53, 80, 97, 91, 85, 106, 101, 75, 104, 77 (48, Médine), 50 (38, Médine), 90, 86, 54 (54-6, Médine), 38, 7 (163-70, Médine), 72, 36 (45, Médine), 25 (68-70, Médine), 35, 19 (58, 71, Médine), 20 (130-1, Médine), 56 (71-2, Médine), 26 (197, 224-7, Médine), 27, 28 (52-5, Médine; 85, pendant l’Hégire), 17 (26, 32-3, 57, 73-80, Médine), 10 (40, 94-6, Médine), 11 (12, 17, 114, Médine), 12 (1-3, 7, Médine) 15, 6 (20, 23, 91, 114, 141, 151-3, Médine), 37, 31 (27-9, Médine), 34 (6, Médine), 39 (52-4 Médine), 40 (56-7, Médine), 41, 42 (23-5, 27, Médine), 43 (54, Médine), 44, 45 (14, Médine), 46 (10, 15, 35, Médine), 51, 88, 18 (28, 83-101, Médine), 16 (126-8, Médine), 71, 14 (28-9, Médine), 21, 23, 32 (16-20, Médine), 52, 67, 70, 78, 79, 82, 84, 30 (17, Médine) 29 (1-11 Médine), 83 - Hégire - 2 (281, plus tard), 8 (30-6, la Mecque), 3, 33, 60, 4, 99, 57, 47 (13, pendant l’Hégire), 13, 55, 76, 65, 98, 59, 24, 22, 63, 58, 49, 66, 64, 61, 62, 48, 5, 9 (128-9, la Mecque), 110.

        R. Blachère, reprenant les recherches de G. Weil, de Th. Nöldeke, de F. Schwally ainsi que des savants du Caire a publié dès 1949 un Coran où les Sourates sont classées dans l’ordre suivant:
        Premier groupe de Sourates révélées à la Mecque:

96, (versets 1-5) - 74, (versets 1-7) - 106 - 93 - 94 - 103 - 91 - 107 - 86 - 95 - 99 - 101 - 100 - 92 - 82 - 87 - 80 - 81 - 84 - 79 - 88 - 52 - 56 - 69 - 77 - 78 - 75 - 55 - 97 - 53 - 102 - 96, (versets 6-19) - 70 - 73 - 76 - 83 - 74 (versets 8-55) - 111 - 108 - 104 - 90 - 105 - 89 - 85 - 112 - 109 - 1 - 113 - 114.

        La deuxième et la troisième période de l’apostolat de Muhammad comprendraient les Sourates suivantes:

51 - 54 - 68 - 37 - 71 - 44 - 50 - 20 - 26 - 15 - 19 - 38 - 36 - 43 - 73 - 67 - 23 - 21 - 25 - 27 - 18 - 32 - 41 - 45 - 17 - 16 - 30 - 11 - 14 - 12 - 40 - 28 - 39 - 29 - 31 - 42 - 10 - 34 - 35 - 7 - 46 - 6 - 13.

        Ces trois premiers groupes auraient été révélés à la Mecque de 610 à 622.

        R. Blachère range dans un quatrième groupe révélé de 622 à 632 à Médine, les Sourates suivantes:

2 - 98 - 64 - 62 - 8 - 47 - 3 - 61 - 57 - 4 - 65 - 59 - 33 - 63 - 24 - 58 - 22 - 48 - 66 - 60 - 110 - 49 - 9 - 5.

        Toute lecture chronologique conduit à revivre l’itinéraire du Prophète pendant les vingt deux années de son apostolat. Ses premiers messages sont les plus courts et les plus fulgurants. Au début il est une voix qui lance son appel dans les déserts. À mesure que le nombre de ses adhérents augmente le Prophète devient le chef d’une religion théocratique dont la puissance, même au-delà de sa mort, ne cessera de grandir. Il convenait alors non seulement d’éclairer les adeptes, mais encore d’organiser leur vie. D’où le caractère souvent normatif des textes révélés à Médine de 622 à 632.

        On a pu dire qure le lecteur moderne lit le Coran à l’envers, les premières Sourates appartenant pour la plupart à la période médinoise. Il est recommandé de suivre l’usage des écoles coraniques et d’entrer dans le texte en commençant par les dernières Sourates plus brèves, annoncées alors que le Nabi, âgé d’environ 40 ans (?) se nourrissait d’inspiration apocalyptique et s’exprimait avec une exceptionnelle beauté poétique.

        Au début de sa prédication Muhammad fait inlassablement appel à la purification, à l’amour d’Allah, à l’abandon des idoles dont le culte est mensonger et corrupteur: il évoque avec une puissance obsessionnelle l’imminence de la fin du monde et du jugement dernier, chacun se dirigeant vers les délices du paradis ou l’horreur de la Géhenne.

        Avec le temps, la prédication de Muhammad s’enrichit de véhémentes apostrophes lancées contre ses opposants. L’islam naissant se sent déjà assez fort pour affronter le polythéisme et déclarer la guerre aux idoles. Le style des Sourates devient harcelant: des phrases courtes, des ensembles dominés par des rythmes haletants et des rimes qui entraînent le récitant jusqu’au seuil d’une extase née de la parfaite harmonie de la forme et du fond de l’Appel.

        Celui-ci attaque de front et avec une violence grandissante le milieu idolâtre contre lequel surgit l’annonce d’Allah, unique, transcendant, souverain au jour de la créance: le Prophète évoque des exemples tirés de l’histoire, notamment de la Bible, pour décrire les conséquences de tout refus opposé à Allah. Ici bas et davantage encore dans la Géhenne les effaceurs d’Allah et de son Appel seront voués au feu, dans d’éternelles tortures. Par opposition, les Amants d’Allah, sur la route ascendante, sont introduits dans le Jardin d’Allah et accuillis par des houris toujours vierges: ils jouiront là d’une éternelle béatitude.

        Les classements chronologiques dont nous venons de rendre compte succintement ne sont pas les seuls. H. Grimme (1892-1895), William Muir (1896), H. Hirschefeld (1902) et plus récemment R. Bell (R. Bell: The Qûr’an, translated, with a critical rearrangement of the Surats (2 vol. 1937-1939)), suivant des critères différents, ont ouvert de nouvelles perspectives sur la chronologie des révélations du Coran.

        La complexité du problème résiste aux méthodes d’analyse modernes de plus en plus diversifiées et nous incite à la plus grande prudence. Comme pour la Bible, la critique doit ici nous conduire à une plus profonde connaissance de ce texte fondateur dont il nous faut cependant accepter qu’Allah seul continue de détenir le mystère.

        La langue du Qur’ân, cet arabe distinct, lisân ‘arabîy mubîn,  dont tout Arabe s’enorgueillit à juste titre (16.103; 26.195; 41.44), plutôt que le dialecte de Kuraïsh, semble être la « Koiné poétique » de la poésie arabe classique, telle qu’elle était en usage à la Mecque; à moins que ce ne soit simplement « la langue d’Allah ». Le vocabulaire d’une exceptionnelle richesse supplantera la langue de la poésie arabe anté-islamique et donnera naissance à l’arabe classique. D’éminents philologues, à la suite d’Abu ‘Ubayd (838) y décèleront un grand nombre de mots empruntés au berbère, au copte, à l’éthiopien, au grec, à l’indien, au nabatéen, au persan, au soudanais, au syriaque. L’hébraïsant est surpris de constater les harmonies profondes, multiples, de la langues coranique avec l’hébreu biblique. Bien des mots employés dans le Coran ne livrent leur sève qu’au bibliste rompu à la lecture de l’hébreu, par exemple darasa, étudier ou commenter les Écritures, fâtir, créateur, dans le sens biblique de péter réhèm, fendeur ou ouvreur de matrice ­ sans compter les mots innombrables commun à la langue du Coran et à celle de la Bible, tels qu’en lisant l’arabe coranique on découvre par transparence les textes hébraïques nés d’une même inspiration. Le Coran est écrit en une prose rythmée et souvent rimée, nettement distinct des assonances de la poésie arabe. « Distincte »,  sa communicabilité est le chant de ce langage: il suffit d’entendre l’annonce quodidienne des muezzins pour en comprendre les pouvoirs envoûtants; la Sourate 54, par exemple, compte 55 versets terminés par une voyelle brève suivie d’un ‹ r ›. L’arabe se prête à l’infini aux jeux des assonances et des rimes internes où les mots terminés en ‹ û ›, en ‹ i ›, en ‹ ha ›, en ‹ at ›, en ‹ ûn ›, en ‹ in › donnent à la langue son incomparable puissance incantatoire. Les substantifs qui désignent Allah sous cent Noms divers accentuent la force, en quelque sorte magique, d’un texte  dont le chant conduit à l’extase les mystiques qui s’abandonnent à lui. La répétition de refrains ou de questions démultiplient les pouvoirs d’une langue qui agit non par sa logique, mais par la subtilité infinie de ses allusions. Le lecteur occidental ne comprend guère les multiples répétitions des mêmes histoires, celles d’Abraham, de Noé, de Hûd, de Salih, de Loth, de Joseph ou encore des récits de la création ou de la naissance miraculeuse de Jean-Baptiste et de Jésus. L’Arabe, comme tout Sémite, se délectent des menues variantes de ces répétitions et les comprend différemment compte tenu de leurs longueurs ou de leurs contextes différents: tout dans cette parole, adorable par essence parce que divine, concourt au ravissement des amants de l’Islam.

        Le lecteur français nourri de classicisme cherchera à classer le jaillissement de l’inspiration coranique sous des rubriques logiques. Il y découvrira un code de vie fait de règles de conduites, de lois, de définitions de devoirs au premier rang desquels se trouvent les quatre piliers de l’Islam, la prière rituelle (11.114; 17.78.79; 2.238; 73.20; 4.103); la dîme (zakat) et l’aumône (sadaqat) (2.271; 24.56; 9.60), le jeûne (2.183-187); et enfin l’obligation du pèlerinage (2.158,196).

        Ces devoirs religieux sont assortis de prières dont la plus importante est la Fatiha, l’Ouvrante, assortie de Sourate en Sourate de formules liturgiques et de psaumes coraniques qui semblent faire écho à d’autres prières aux jaillissements d’une même inspiration. Celle-ci strie le Qur’ân de scènes dramatiques évoquant la mort, le jugement dernier, les horreurs de la Géhenne, les ravissements du paradis, ainsi que de pathétiques admonestations adressées aux idolâtres, aux Juifs, aux Chrétiens, à l’humanité entière, pour les convaincre de la vérité d’Allah, de son Prophète, de son Appel: les effacer serait se condamner au feu de la Géhenne pour l’éternité. L’adjuration pend parfois l’allure de serments qui prennent à témoin la nuit, le jour, le figuier, l’olivier, le Mont Sinaï ou le jour de la résurrection... (92; 37; 36; 95: 103; 75; 110) toutes d’une rare beauté poétique.

        Ces serments coraniques s’apparentent à des développements de style prophétique (56,81.1-14; 82; 84; 99) qui posent, à l’occasion, des questions rhétoriques, assorties de malédictions et de menaces (56; 84; 105; 104; 83; 85; III), où parfois se rencontre l’injonction Waïl ! que nous rendons par Aïe ! plutôt que par Malheur à. Pour l’essentiel le texte vise toujours à entraîner l’adhésion de l’auditeur ou du lecteur du Coran à la prédication de Muhammad, reçue directement d’Allah.

        L’adhérence souhaitée naît nécessairement de la lecture des signes. Là où l’occidental se heurte à des objets ou à des faits, l’oriental, voit, en tout, des Signes: la Parole révélée en est le plus important et s’écrit grâce aux ayât, ces signes descendus des ciels. Mais la terre, le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, la pluie, le tonnerre, la foudre, le feu, l’eau, la nature toute entière sont aussi des signes que l’homme a le devoir de contempler et de comprendre afin de mieux pénétrer la vérité d’Allah et de son Prophète.

        Mais l’histoire est, elle aussi, conduite par Allah. La bien connaître permet une plus profonde pénétration du destin et des devoirs de l’homme. Le Qur’ân du début à la fin est donc émaillé de récits traditionnels puisés dans la Bible, et dans les traditions bibliques, comme dans d’autres civilisations proche-orientales. La création des ciels et de la terre en six jours par Allah qui trône dans les ciels sur son trône de gloire est maintes fois mentionnée sans pour autant reprendre en détail le récit des premiers chapitres de la Genèse (103; 25.59; 32.4; 9.129; 13.2; 20.5; 21.22).

        Le lecteur de la Bible qu’il soit Fils d’Israël ou Chrétien reconnaîtra le visage d’Elohîms sous le Nom d’Allah, l’Elohîms d’Abraham, des Prophètes, de Jésus, des Apôtres et de Mûhammad qui appose son sceau pour garantir l’authenticité de leurs enseignements. Car le Qur’ân est par essence divin; c’est Allah qui parle à Muhammad directement ou par l’intermédiaire de l’Ange Gabriel, lui qui inspira aussi les messages des Prophètes et des Apôtres: leur Appel émane, de toute évidence, d’une même source.

        Nous ne serons donc pas surpris de retrouver dans le Qur’ân plusieurs des héros de la Bible, Adam, Noé, Lot, Abraham, Isaac, Ismaël, Jacob, Élie, Moïse, Aaron, Pharaon, Saül, David, Salomon, Jonas, Job et d’autres encore, Hamân, Hûd, Sâlih, Shu’aïb, Lukman (31.12-9), Dû-l-Kifl, Dû-l-Qarnaïn identifié à Alexandre le Grand (18.83.98), Idrîs identifié à Élie ou Énoch (19.56; 21.85). D’autres histoires, celles des Dormants de la Caverne par exemple (18.10.26) émaillent la prédication qu’elles rendent plus attrayantes, insistant toujours sur les châtiments fatalement encourrus par les criminels voués au feu de la Géhenne, comme sur les récompenses paradisiaques des justes, béatifiés dans les jardins d’Allah. Si l’exhortation ou l’imprécation accompagnent toujours les récits historiques, la parabole n’est pas étrangère au génie du Qur’ân comme jadis à l’Évangile, celle des deux jardins (S.14.24.27) celle de la cité rebelle (S.36.13.29) ou celle encore du jardin flétri (68.17.33).

        Autant ou plus que la Tora en Israël et les Évangiles en chrétienté, le Coran occupe une place centrale dans la vie et la pensée des Musulmans. Davantage qu’un Écrit ou même un Écrit révélé, il est, en Islam, une étincelle d’Allah déposée sur terre pour en éclairer les ténèbres. L’Islam a su préserver l’oralité du Qur’ân qui est un Appel avant d’être un Écrit, un Appel reçu de 610 à 632, pendant vingt-deux ans, des lèvres même du Prophète parlant sous l’inspiration d’Allah et par la suite répercuté à l’infini, et toujours en arabe distinct  par les voix des croyants.

        Le message originel, entendu par le cercle des disciples de Muhammad, est mémorisé par eux de son vivant et transmis sous sa forme orale et jusqu’à nos jours, à la Maison de l’Islam. L’oralité de l’Appel, à peu près disparue en Israël et en chrétienté, demeure primordial en Islam. L’Écrit est fondateur pour les Hébreux et pour les Chrétiens. Pour les Musulmans, il demeure un simple aide-mémoire constamment soumis au contrôle de la tradition orale, ininterrompue depuis la mort du Prophète et toujours vivante. L’édition du Qur’ân considérée comme classique a été établie en Égypte dans les années 1920 à partir de la tradition orale et des Qirâ’ât qui l’étayent davantage que sur les plus anciens manuscrits du Qur’ân. Le docteur Mahmoud Azab, professeur de Qur’ân et de langues sémitiques à l’Université d’Al-Azhar, lors de la révision qu’il a bien voulu faire de ma version, n’avait pas besoin d’un Écrit pour la suivre en arabe: il était lui-même, comme tant de ses coreligionnaires, un Qur’ân vivant.

        L’oralité du Qur’ân est gardée vivante par des récitateurs professionnels ­ les Qurrâ’ ­ mais tous les musulmans, même s’ils sont analphabètes, en connaissent des parties par coeur, celles qu’ils récitent dans leurs prières, avec grande ferveur: le Qur’ân est pour les Musulmans la parole (Kalâm) d’Allah, d’où son importance fondatrice.

        Dès l’époque d’Harun al-Rachid (766-809), des théologiens tentèrent d’élucider le rapport qui existait entre le Qur’ân céleste gardé sur la Table auprès du trône d’Allah et celui qui fut révélé à Muhammad. Le Qur’ân est-il créé ou incréé ? Dès le IXe siècle, mu‘tazilites et hanbalites débattirent de cette question à en perdre haleine... et parfois la vie. Ibn Hanbal (780-855) soutint que le Qur’ân était une partie de la connaissance d’Allah et qu’il était sinon incréé du moins précréé (ghaïr makhlûq). Surgit alors la polémique entre partisans de la pré-création du Qur’ân, de son éternité ou de sa non-éternité, « Allah n’ayant jamais parlé et ne parlant pas ».

        Pour tous cependant, éternel ou non, le Qur’ân est inimitable (i‘djaz), son inimitabilité étant aux yeux même des contemporains de Muhammad, la preuve irréfutable de sa perfection et de son authenticité divine. Ces pensées nourrissent la méditation comme le genre de vie des musulmans. Un hébreu, un chrétien n’auront aucun scrupule à mettre entre les mains d’un Musulman un exemplaire de la Tora ou du Nouveau Testament. L’inverse n’est pas toujours vrai: aux yeux de certains musulmans un infidèle touchant le Qur’ân commettrait déjà un sacrilège. Voici peu j’assistais à New-Delhi à un congrès des Religions pour la Paix. Des délégués admiraient avec moi une récente édition du Coran publiée en Union Soviétique, l’une des plus belles, me sembla-t-il, qu’il m’avait été donné de voir. J’avançais la main pour en noter les références exactes, quand son détenteur, un imam pakistanais, retira son Livre, m’empêchant ainsi de le souiller.

        C’est dire avec quel respect de toutes ces opinions,le traducteur moderne du Qur’ân doit présenter sa version et ses commentaires. L’inimitabilité du Qur’ân, sa perfection, voire son éternité le mettent de soi au dessus de toute atteinte. Reste le fond et le sens inaltérables d’une oeuvre qui, dans sa version originale, a fondé une religion nouvelle. Celle-ci continue d’étendre son empire sur des centaines de millions de croyants répartis en Asie, en Afrique, en Europe et en Amérique. Le Qur’ân est devenu la source première du droit musulman, la Shari‘at, de sa théologie, tandis que sa langue et même sa graphie se répandent hors des limites géographiques de son berceau, l’Arabie.

        Dès ses origines, cette religion donna naissance à une civilisation nouvelle, créatrice de valeurs, de sciences et d’oeuvres artistiques nouvelles qui enrichissent, à peine née, le patrimoine commun de l’humanité.

        La témérité qui est la nôtre en publiant la présente version commentée du Coran, se situe dans la logique et la continuité de ma traduction de la Bible et du Nouveau Testament. Né dans un pays musulman, à Aïn-Témouchent en Algérie, le Qur’ân était pour moi une présence concrète dans mon village et dans ma rue. Il a nourri ma pensée et mes curiosités dès mon enfance, plusieurs de mes maîtres musulmans m’ayant fait partagé leurs émerveillements dès mon adolescence.

        L’inspiration de Muhammad se situe, il le proclame à maintes reprises dans le droit fil de celle de la Bible. À certains égards la langue même du Coran est plus proche de l’hébreu biblique que de l’arabe contemporain. De ce point de vue aussi, il n’était peut-être pas inutile d’entreprendre, de nos jours, une nouvelle interprétation d’un monument littéraire d’une importance universelle né de nos mêmes racines.

        Plus d’une fois, j’entends des chrétiens ou même des hébreux me poser la question suivante: puisque la Bible hébraïque et le Nouveau Testament existent, pourquoi le Coran ? La réponse à cette interrogation se trouve dans l’histoire. Lorsque Muhammad apparaît, le judaïsme comme le christianisme sont en pleine crise, dans le monde entier, et plus spécialement peut-être en Arabie. Les minuscules communautés rivales de Juifs et de Chrétiens établies à la Mecque ou à Médine sont loin de représenter alors les plus hautes valeurs de leurs religions. Les Hébreux viennent de clore en Palestine et en Mésopotamie la rédaction du Talmud. Les épreuves de leur Exil subi depuis le premier siècle, leur laisse à peine assez de force pour se survivre, en se refermant sur eux-mêmes afin de préserver leurs racines. Ils doivent se défendre contre le polythéisme triomphant en Arabie et contre la tentation du christianisme.

        En 632, quand Muhammad s’éteint à Médine, la chrétienté est veuve de ses plus grands docteurs: Augustin a écrit sa Cité de Dieu en 420, Saint Benoît a composé sa Règle ayant fondé le Monastère du Mont Cassin vers 530; Grégoire le Grand est mort en 604, six ans avant que Muhammad ne reçoive sa première illumination. Le monde est dominé par Héraclius enpereur des Romains de 610 à 641 tandis que Kosroès II, roi d’Iran, règne à Antioche en 610 et à Jérusalem en 614. L’Arabie est spirituellement un désert dont la carte de cette époque reste à peu près inconnue de nous. La grande voix de Muhammad, en se faisant entendre, entre en concurrence avec les polythéistes triomphants davantage qu’avec les chrétiens et les juifs, certainement marginalisés en Arabie, notamment à la Mecque, au Hidjaz, le long de la mer Rouge, la patrie du Prophète.

        Celui-ci naît ainsi dans un pays désertique que sa prédication reflète. Il se dresse d’abord contre les Arabes idolâtres, polythéistes qui adoraient en leurs temples de multiples divinités réunies dans la Ka‘bat, cette Maison d’Allah, un cube haut de 15 mètres sur 12 de longueur et 10 de largeur, qui demeure de nos jours le premier centre spirituel de l’Islam.

        Installé à Médine depuis 622, Muhammad, le Prophète d’Allah, à la tête de 300 soldats de l’Islam remporte une première victoire sur les polythéistes au nombre d’un millier en 624, à Badr (S. 3.121.127). En 625, les musulmans subissent la défaite de Uhud, où Muhammad est blessé et son oncle Hamza tué (Sourate 3.165-172).

        La bataille du Fossé, en 627, marque l’événement principal qui ouvre la voie à la conquête de l’Arabie par les soldats de l’Islam, au nombre de 10000, commandés par Abu Saïfan. La conquête de l’oasis fortifiée de Khaïbar prise aux juifs, en 629, précède l’occupation de la Mecque et la destruction en 630 de ses 360 idoles ainsi que les statues de Manât à Muchallal et de Al-‘Uzzâ à Nakla.

        Abu Bakr parachève en 631 la conquête de l’Arabie par l’Islam triomphant. En 632, an 10 de l’Hégire, les Chrétiens se soumettent à leur tour obtenant, contre paiement d’un tribut, la djizyat, le statut de protégés, ou dimmis, qu’ils partageront avec les Juifs et les Chrétiens dans les « Tentes de l’Écrit », où se reconnaissent les fidèles des religions révélées. Sa mission accomplie (S. 5.3), rongé de fièvre, Muhammad s’éteint auprès de ‘Aïsha, son épouse préférée, le lundi 8 juin 632.

        Une incomparable épopée commençait: en douze années, sous l’inspiration d’Allah, Muhammad avait proclamé le Livre que voici, et fondé une troisième religion de l’Unique, l’Islam, soeur parfois ennemie du judaïsme et du christianisme.

        Avec la même insistance que la Bible et que le Nouveau Testament, le Qur’ân annonce à ses centaines de millions d’adeptes l’absolue transcendance d’Allah. Il authentifie par la bouche de Muhammad l’héritage spirituel d’Ibrâhim, l’Abraham de la Bible, de Mûssa le Moïse de l’Exode, des Prophètes d’Israël comme de ‘Issa-Jésus et de ses Apôtres, annonciateurs de l’Unique en ses vertus de paix et de justice.

        Dans le Qur’ân, l’unicité d’Allah loin d’imposer à l’humanité une uniformité monolithique admet en son essence l’authenticité de la Tora et de l’Évangile antérieurs à Muhammad, prophétiquement dressé contre les passions égocentriques des effaceurs d’Allah. L’aspiration fondamentale du Prophète est d’offrir à la patrie, ou plus exactement à la « matrie des Inspirés », un peuple nouveau, en charge du salut promis par Allah à Muhammad comme aux Prophètes et aux Apôtres d’Israël.

        Un souffle apocalyptique traverse le Qur’ân du premier au dernier mot, plus sensible dans sa lecture en arabe, dont les assonances et les rythmes incantatoires sont, en vérité, inimitable. Muhammad s’y affirme en tant qu’inspiré d’Allah, véritable chantre de l’univers, des ciels, de la terre, des mers, du Paradis et de la Géhenne, comme du passé, du présent et de l’avenir d’une humanité vouée à la résurrection des morts et au jugement dernier.

        Le lecteur qui entend franchir le seuil du Qur’ân et pénétrer en ce lieu chaque jour hanté par des millions de fronts prosternés, devra oublier son Orient et ses Occidents pour mieux se mêler à la foule blanche des pélerins de l’infini et, vidé de lui-même, se remplir d’une incantation inspirée des ciels. Se réveillant, l’homme se relèvera, déchaussé et revêtu de lumière; il avancera, s’il l’ose, en ce poème incandescent, descendu de la bouche de l’Unique, frontalier, du paradis et de la Géhenne.

        Il fraye dans le désert des temps, à la suite de la Tora et de l’Évangile, « en arabe distinct » , un chemin ascendant, ouvert par Abraham, continué par Moïse et par Jésus, sur lequel nous sommes conviés par les voix toujours présentes des prophètes et des apôtres, annonciateurs de l’unité d’amour.

        Même si longue est la route, et multiples les trahisons du message essentiel dont les échos n’ont cessé de retentir à travers le monde, l’exigence est de diriger nos regards vers les cîmes et de persévérer sur la route de l’amour, dans la paix.

        André CHOURAQUI,
   Jérusalem, printemps 1990.
   

        La révision synoptique et diachronique de la présente version du Qur’ân a été faite avec le concours du Dr Mahmoud Azab Mohamed, professeur de langues sémitiques et de Coran à l’université d’Al-Azhar au Caire, docteur en Sorbonne, et du R. P. Pierre Lambert, O. P., de la Province de Paris.

        Elle a également bénéficié des conseils du professeur Roger Arnaldez, de l’Académie des sciences morales et politiques,  ainsi que de l’apport des traductions et des commentaires classiques de ce Texte fondateur.

        Ont participé à la préparation de la présente édition: MM. Jean-Claude Frère, orientaliste, Bruno Lagrange, écrivain, Yves Thoraval, conservateur au département islamique de la Bibliothèque nationale.

        Écrite à Jérusalem, elle a également bénéficié des lumières de coranistes éminents, de Beyrouth, du Caire, d’Alexandrie, de Tunis, de Ouargla, d’Alger, d’Oran, de Tlemcen, de Marrakech, de Fès, de Rabat, de Casablanca, jusqu’en ce centre de convergences qu’est Paris, où elle est publiée par les éditions Robert Laffont.